Napoléon 1er et la LH

Napoléon 1er et la Légion d’Honneur : l’élite républicaine par excellence.

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Bonaparte en 1796, peint en 1801 par Antoine-Jean Gros. Source : Wikimédia.

Au regard de l’histoire de France, l’Empereur Napoléon Bonaparte, après avoir sauvé la révolution, a incarné le passage de l’ancien régime royal vers la République. La famille OUADI, par ses cent années de légions d’honneur successives, incarne ce même passage et cette continuité au sein de la République.

L’Ordre national de la Légion d’Honneur, à travers l’élite républicaine qu’il représente, s’est substitué ainsi à l’ancienne noblesse française.

L’ordonnance royale de Louis XVIII assure et établit parfaitement ce passage de l’ancienne noblesse vers la nouvelle élite républicaine de la LH ; en particulier, et dès lors que trois générations successives sont promues dans l’Ordre de la Légion d’Honneur. Comme l’a accompli la famille OUADI.

L’Association des anciens honneurs héréditaires (A.H.H.) a été créée en 1967 pour rassembler en un cercle amical les familles répondant aux critères des honneurs héréditaires fondés par l’ordonnance de 1814. Dans le but de « perpétuer dans les familles le zèle pour le bien de l’État par d’honorables souvenirs », cette ordonnance royale instituait un dispositif analogue à ceux que prévoyaient un édit de 1750 pour l’ordre de Saint-Louis et des décrets impériaux de 1808 et 1810 pour la Légion d’honneur. Elle disposait que, « lorsque l’aïeul, le fils et le petit-fils auront été successivement membres de la Légion d’honneur et auront obtenu des lettres patentes, le petit-fils sera noble de droit et transmettra sa noblesse à toute sa descendance. »

En réunissant les familles qui ont bien servi le pays au sens de cette ordonnance, dans le respect des limites que la Constitution et le Code de la Légion d’honneur ont imposées à son application, l’AHH s’attache par ce seul fait un caractère honorifique éminent, unique en France, et ses membres représentent une élite incontestable par leur soutien aux valeurs morales et civiques. Son sigle AHH figure au répertoire des abréviations et sigles du Bottin mondain. L’association a, jusqu’à présent, accueilli plus de 800 membres représentant plus de 500 familles. Le postulant est, soit lui-même le représentant de la troisième génération en ligne masculine directe, soit le descendant (fils ou fille) d’au moins trois générations consécutives de membres de la Légion d’honneur. L’adhésion est prononcée par le conseil d’administration et atteste que l’adhérent a justifié par pièces authentiques ou certifiées, déposées ensuite aux Archives nationales, de sa filiation agnatique et de l’appartenance dans celle-ci d’au moins trois membres consécutifs de la Légion d’honneur.

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La Légion d’honneur parmi les ordres de chevalerie

L’ordre de la Légion d’honneur a été fondé en 1802 et n’a jamais connu de solution de continuité légale depuis lors. Mais cette continuité formelle n’exclut ni évolutions historiques ni prémices antérieures ni influences extérieures. L’évolution la plus visible de son histoire réside évidemment dans les qualificatifs successifs de son nom même, reflets des régimes — impériaux, royaux ou nationaux — qu’il a traversés sans encombre majeur. D’autres ont touché certaines traces que l’Ordre recèle toujours de son devancier direct, l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis, tandis que certaines empreintes en sont restées permanentes.

La référence à l’ordre de Saint-Louis

La filiation entre les deux ordres évoque la fameuse formule de Tancrède dans Le Guépard de Lampedusa : « Si nous voulons que tout reste tel quel, il faut que tout change »… Entre leurs insignes, le rouge du ruban et le blanc de l’émail, la forme gironnée et entaillée des branches, le médaillon central furent conservés, mais le nombre de branches fut porté de quatre à cinq, rompant avec la croix de Malte présente dans les principales décorations françaises d’Ancien Régime, et l’effigie du médaillon fut adaptée aux circonstances politiques.

Les changements d’appellations furent plus éphémères. Le nom de « légion » remplaça complètement celui « d’ordre » jusqu’à ce que l’ordonnance du 19 juillet 1814 officialise cette qualification de fait. L’insigne resta généralement appelé « croix », y compris officiellement dans les décrets relatifs à son insertion dans des blasons de communes (1), bien que l’article R. 59 du Code de la Légion d’honneur et de la médaille militaire le définisse comme une « étoile ». L’appellation des grades ne fut modifiée que sous l’Empire, de chevalier en « membre » ou « légionnaire », de commandeur en « commandant » et de grand-croix en « grand officier » — avec pour cette dernière appellation de l’ordre de Saint-Louis un glissement vers la dignité supérieure de la Légion d’honneur, créée sous le nom de « grand aigle ».

En revanche, les principes propres à l’ordre de Saint-Louis parmi tous les ordres royaux, et qui en faisaient le premier ordre de mérite, furent non seulement conservés, mais encore approfondis pour la Légion d’honneur.

La hiérarchisation des membres en grades fut accrue par l’augmentation de leur nombre de trois à cinq, avec l’ajout de ceux d’officier et de grand aigle. Cette innovation de l’ordre de Saint-Louis rompait avec le principe d’égalité entre membres d’un même ordre chevaleresque, pour formaliser la pratique de « promotion » de chevaliers de Saint-Michel par leur nomination dans l’ordre du Saint-Esprit.

De même, la possibilité d’y être nommé, déjà débarrassée de conditions de noblesse mais encore restreinte aux seuls officiers catholiques — les protestants relevant de l’Institution du mérite militaire —, fut ouverte à l’ensemble des Français civils et militaires, et même aux étrangers ayant bien mérité de la France, ceux-ci étant simplement dispensés d’être reçus dans l’Ordre.

Inversement, les mérites familiaux sanctionnés par une nomination dans ces ordres pour trois agnats consécutifs, qui ouvraient droit à l’anoblissement depuis 1750 pour l’ordre de Saint-Louis, ouvrirent droit pour la Légion d’honneur au titre héréditaire de chevalier en 1808 et à l’anoblissement en 1814. Une ordonnance de 1819 assimila même l’ordre de Saint-Louis à la Légion d’honneur pour l’application de ces dispositions (2).

Un ordre entre mérite et chevalerie

Par suite, si l’ordre de Saint-Louis fut le prototype des ordres de mérite, la Légion d’honneur en devint l’archétype. Ces ordres se distinguent des ordres de chevalerie anciens par la réduction des obligations liées à l’appartenance à un minimum : un serment de fidélité à l’État et à son chef, puis simplement l’absence de condamnation infamante et d’acte contraire à l’honneur (3). Ils abandonnent même les devoirs essentiellement protocolaires incombant aux membres de la plupart des ordres anciens, dont ils ne conservent que des droits, honneurs, privilèges et préséances.

Pourtant, à la différence de l’ordre de Saint-Louis, la Légion d’honneur a aussi connu des efforts pour y insuffler l’esprit de la chevalerie.

L’institution par l’Empereur de seize cohortes était destinée à servir à la fois l’intérêt particulier de l’Ordre et l’intérêt général. Chacune, dotée de biens nationaux d’une valeur de 100 000 francs de revenu, devait y choisir un siège prestigieux, donner la gestion de son domaine en exemple à l’agriculture et à l’industrie locales, verser le traitement des légionnaires, et entretenir un hospice ouvert aux légionnaires retraités et aux militaires blessés. Ce programme achoppa en 1809, notamment sur son équilibre financier.

Sous l’impulsion du Grand Chancelier Auguste Dubail (4), une association fut fondée en 1921 et reconnue d’utilité publique en 1922 afin de secourir les légionnaires démunis, nombreux parmi les anciens combattants de la Grande Guerre. Cette mission d’entraide reste vivante, mais elle a disparu en 2012 du nom de la Société des membres de la Légion d’honneur (5). Elle cédait ainsi symboliquement le pas à la promotion du prestige de l’Ordre et de ses valeurs, et à la contribution au rayonnement des valeurs et de la culture françaises, avec notamment depuis 2010 l’initiative « l’honneur en action ».

Dans ce même esprit fut enfin créée en 2009 la fondation reconnue d’utilité publique Un avenir ensemble (6), promue par le Grand Chancelier Jean-Pierre Kelche mais uniquement financée par des mécènes privés. Elle organise des parrainages afin de « renforcer l’exemplarité active des décorés en faveur de l’éducation et de la formation professionnelle des jeunes », « freinés dans leurs ambitions et projets par un environnement socioculturel défavorable. » Entièrement tournée vers l’intérêt général, elle apparaît comme le fruit le plus authentiquement chevaleresque de la Légion d’honneur.

Des ordres d’Ancien Régime ont aussi connu des oscillations entre ces deux pôles que constituent les honneurs mondains et l’honneur chevaleresque. Certains ont aussi introduit une hiérarchie entre membres, notamment ceux qui sont toujours actifs, indépendamment des fonctions temporairement exercées en leur sein, ou ont institué leur propre décoration de mérite.

Le présent Bulletin de l’AHH en présente quelques-uns, subsistant aujourd’hui avec des fortunes diverses, depuis des ordres médiévaux jusqu’à un ordre dynastique. Puisse ce petit dossier nous inciter à réfléchir aux modalités de notre propre engagement au service de la Nation !

Pierre Jaillard.
Bulletin de l’AHH, n° 57, 2016.

  1. Pierre Jaillard, « Les collectivités décorées de la Légion d’honneur », Bulletin de l’AHH, n° 56, septembre 2014, p. 14-18.
  2. Ségolène de Dainville-Barbiche, « L’anoblissement et le titre de chevalier par décorations (ordres de Saint-Louis et de la Légion d’honneur), 1750-1875 », La Transmission familiale de l’esprit de service, Tallandier, Paris, 2015, p. 31-60.
  3. Éric Peuchot, « La discipline de la Légion d’honneur, ou quand l’honneur vient à se perdre », La Transmission familiale de l’esprit de service, Tallandier, Paris, 2015, p. 129-155.
  4. Philippe Husson, « Le général Augustin Dubail (1851 – 1934) », Bulletin de l’AHH, n° 53, décembre 2011, p. 22-24.
  5. http://www.smlh.fr/.
  6. https://whaller.com/-un-avenir-ensemble.

« Rappel à l’ordre ».

C’est sous ce titre que, dans la rubrique « Le bon français », Maurice Druon, de l’Académie française, rappelle :

On confond être reçu dans un ordre et être membre de cet ordre.

Je ne puis que recommander aux nouveaux décorés de se contenter d’être chevaliers de la Légion d’honneur, comme il en va depuis Napoléon, ou officier de l’ordre national du Mérite, comme il en va depuis De Gaulle.

Il n’y a rien là que de conforme aux appellations anciennes : chevalier du Saint-Esprit ou chevalier de Saint-Louis.

Et Maurice Druon de poursuivre :

Aujourd’hui, le brevet remis par la Grande Chancellerie au récipiendaire désigne celui-ci comme chevalier, officier, etc. de la Légion d’honneur. Et la formule rituelle que prononce le parrain du décoré, avant de lui épingler sa croix ou de lui nouer sa cravate, n’est-elle pas : « Au nom (…), nous vous faisons officier, commandeur de la Légion d’honneur » ? J’oserai rappeler aussi que les chevaliers sont nommés, les officiers et commandeurs promus (à ces grades), les grands officiers et grands-croix élevés (…) à ces dignités. C’est tellement plus simple de connaître les justes expressions et de les employer sans fioritures ! Cela s’appelle respecter le bon ordre des choses.

Rappelons aussi que, à la création de l’Ordre, l’insigne en était nommé « étoile », puisqu’il a cinq branches, et que, lors des premières remises, l’Empereur le remettait de la main à la main.

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Napoléon Bonaparte et l’histoire de France par Pierre Jaillard, actuel président de l’AHH.

Il y a deux cents ans, le 5 mai 1821, Napoléon Ier, fondateur de la Légion d’honneur, mourait à Longwood, sur l’île britannique de Sainte-Hélène. Le bicentenaire en tombera donc le 5 mai 2021, et diverses manifestations étaient prévues à cette occasion, à Sainte-Hélène, à l’île d’Aix, à Fontainebleau, à Paris, à Rueil-Malmaison, à Ajaccio ou ailleurs. Le conseil d’administration de notre association avait lui-même prévu de marquer cet anniversaire dans notre modeste Bulletin.

Mais hormis le calendrier, rien n’a échappé aux perturbations de la pandémie. Même les domaines nationaux français à Sainte-Hélène ont annulé leur cérémonie annuelle. De notre côté, il nous a aussi paru que des circonstances aussi exceptionnelles primaient sur une commémoration historique. Et le conseil d’administration a finalement décidé de consacrer la présente livraison aux services rendus à la santé par des familles comptant trois légionnaires consécutifs.

Du reste, l’Empereur n’aurait-il pas approuvé pareil hommage, lui qui avait tenu à ouvrir la Légion d’honneur aux civils et qui avait approuvé un signe héraldique particulier pour les « barons officiers de santé attachés aux armées » ? Et lui-même ne peut-il d’ailleurs pas y trouver sa propre place, comme patient et comme administrateur, alors que sa santé était loin d’être florissante et que la médecine était sortie de la Révolution en piètre état ?

Un patient aux multiples pathologies

Né en 1769, entré à l’École militaire de Brienne en 1779 et officier d’artillerie en 1785, Napoléon Bonaparte eut des congés pour raison de santé dès 1786, étant au régiment d’Auxonne, puis en 1790, étant au régiment de Valence. Au retour, il contracta le paludisme en 1786 — soigné par le chirurgien-major Joseph Bieuvelot, qu’il devait nommer membre de la Légion d’honneur en 1804 — et en eut un nouvel accès en 1791 — soigné par le chirurgien-major Théodore Parmentier, que Louis XVIII devait faire chevalier de la Légion d’honneur en 1815. Au siège de Toulon en 1793, il reçut une blessure soignée par le chirurgien-major Joseph-François Hernandez — que Louis XVIII devait nommer chevalier de la Légion d’honneur en 1814 —, mais il attrapa surtout la gale, qui continua toute sa vie à lui causer des démangeaisons, malgré les soins alors apportés par René Dufriche des Genettes — que lui-même devait créer chevalier légionnaire en 1809 et baron en 1810, puis que Louis XVIII devait promouvoir commandeur de la Légion d’honneur en 1814.

Affecté de divers troubles, principalement digestifs, il paraissait malingre quand il prit le commandement de l’armée d’Italie en 1796 et il invoqua sa santé et sa fatigue pour en démissionner en 1797. Un répit lui permit néanmoins de prendre dès 1798 le commandement de l’expédition d’Égypte, dont il revint en 1799 encore plus maigre et faible. Sa santé ne l’empêcha pourtant pas de réussir ni ces deux campagnes ni le coup d’État du 18 Brumaire (1799) ni une nouvelle campagne contre l’Autriche en 1800. Mais elle le détermina en 1801 à la confier à Jean-Nicolas Corvisart — qu’il devait faire officier de la Légion d’honneur en 1804 et baron en 1808 —, assisté de médecins militaires comme Étienne-Augustin Mestivier — qui devait être nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1825 — et Alexandre Yvan — qu’il devait promouvoir officier de la Légion d’honneur en 1807. Avec ces soins et un exercice physique quotidien, malgré une crise hémoptysique en 1803, la santé de l’Empereur, couronné en 1804, resta satisfaisante durant ses premières années de règne.

Toutefois, le surmenage et les soucis le privèrent progressivement d’exercice physique et l’obligèrent à des repas trop rapides, ce qui paraît avoir provoqué, d’abord des gastralgies réitérées à la fin de 1808, puis aussi des douleurs hépa­tiques en 1813, aggravées en 1815 et en 1818 et devenues chroniques en 1820, ainsi qu’un début d’embonpoint qui tendit vers l’obésité à Sainte-Hélène. Puis apparurent divers désordres urinaires (dysurie en 1812, coliques né­phrétiques en 1813, lithiase rénale en 1818) et digestifs (toux sèche en 1812, abcès dentaires en 1816, 1817 et 1818, hépatite en 1819, vomisse­ments en 1820 et 1821). L’Empereur souffrit aussi d’une dermite en 1809 et des hémorroïdes du cavalier en 1815. À Sainte-Hélène, le désœuvrement et l’alimentation insulaire achevèrent autrement de dégrader sa santé, avec des œdèmes aux jambes et des rhumatismes en 1816, du scorbut en 1817. Malgré les soins de Barry Edward O’Meara puis de François Antommarchi, après une syncope en 1819, Napoléon mourut en 1821, à l’âge de 51 ans, de pathologies multiples, parmi lesquelles un ulcère perforant de l’estomac paraît avoir été dominant.

Un réformateur de la médecine éclairé par son médecin

Sa propre expérience fournit ainsi très tôt à Napoléon Bonaparte plus d’occasions qu’à plaisir de se faire une opinion personnelle sur les médecins de son temps. Il qualifia en 1804 « d’original » son premier chirurgien-major, Bieuvelot, qui se contentait des Aphorismes d’Hippocrate et sentait l’humorisme…

À l’inverse, il se fia à Corvisart (1755 – 1821), apôtre de longue date d’une méthode clinique alors anticonformiste mais qu’il avait fini par imposer comme référence en devenant docteur-régent de la faculté de médecine en 1788 et titulaire de la chaire de médecine clinique à l’École de médecine en 1794. Napoléon appréciait « sa sagacité » et eut maintes occasions d’évaluer la fiabilité de ses diagnostics et l’efficacité de ses traitements, y compris par comparaison avec ceux du médecin allemand Johann-Peter Frank au sujet de la dermite de 1809 à Schönbrunn. Il dit de lui dans l’appendice au Mémorial de Sainte-Hélène, au récit de leur première rencontre : « Je vis qu’il avait pénétré ma structure, que c’était le médecin qui me convenait » ; au-delà de la nature humaine commune à tous, la diversité des complexions individuelles rendait nécessaire l’approche personnalisée d’un clinicien.

Entre eux, les relations ne se limitèrent pas au « colloque singulier » entre patient et praticien, ni même à la communication publique sur la santé d’un dirigeant poli­tique. Officiellement nommé « médecin du gouvernement » en 1801 et associé à ce titre à la lutte contre les maladies conta­gieuses, Corvisart contribua plus largement à la réorganisation de la médecine après la Révolution. L’internat fut instauré en 1802. L’obligation de diplôme, qui évite le charlatanisme mais que la dissolution des corporations avait supprimée de fait en 1791, fut rétablie en 1803. La pharmacie fut réglementée comme la médecine, etc.

En matière de santé publique comme dans bien d’autres domaines, beaucoup de structures établies à cette époque-là demeurent aujourd’hui en place. Elles sont dues à des hommes tels que Napoléon ou Corvisart, formés dans l’universalisme classique et la raison des Lumières, sincèrement mobilisés pour rebâtir après la Révolution des cadres sociaux pérennes au service du bien commun. Le bicentenaire de leur mort à tous deux dans la même année offre l’occasion de reconnaître ce que nous devons à cette génération, de ressourcer nos actes et nos comportements à son état d’esprit, et de rappeler son exemple à nos contemporains.

Napoléon le 3 décembre 1805

Le lendemain de la bataille des Trois-Empereurs, Napoléon va coucher au château d’Austerlitz. Des fenêtres, il peut voir le dos du plateau du Pratzen, où fut scellée sa victoire. C’est là, sur une table qui existe toujours, que Méneval, son secrétaire particulier, écrit sous sa dictée la célèbre proclamation datée du petit bourg d’Austerlitz.

Ce même mardi 3 décembre, Napoléon écrit à Joséphine : « je suis un peu fatigué, j’ai bivouaqué 8 jours en plein air par des nuits assez fraîches ».

Le 4 décembre, à 15 kilomètres d’Austerlitz, à « son bivouac », il reçoit l’empereur d’Autriche devant la masse impressionnante de la Garde immobile, l’arme au pied et dans le plus grand silence. Après l’entretien, Napoléon monte à cheval et lance à son état-major : « Messieurs, nous retournons vers Paris, la paix est faite ».

Un siècle plus tard, Edmond Rostand rappelle dans sa pièce cet événement lorsque l’Aiglon décrit avec fièvre la campagne de 1805 à son précepteur sidéré. Le duc de Reichstadt termine sa célèbre tirade par :

L’armée est une mer ; il attend le soleil ;
Il le voit se lever du haut d’un promontoire ;
Et d’un sourire, il met ce soleil dans l’histoire !
La campagne finie !
Des cadavres flottant sur les glaçons d’un lac
Mon grand-père venant voir mon père au bivouac !…
Et mon père accordant la paix à mon grand-père !

Acte Ier, scène XII.